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La photographe Andrea Keen s’est depuis longtemps intéressée à la question du paysage, notamment celui de Normandie. Le Frac Haute-Normandie et la Mission photographique du Pôle Image Haute-Normandie s’en sont fait l’écho à travers une double exposition et une publication de son projet "Fleuve" en 2003. Aussi aujourd’hui est-il exposé à Caen dans le cadre du projet transrégional "Normandie Pittoresque" où il retrouve d’autres œuvres de la collection du Frac Haute-Normandie comme celles de John Davies et Gabriele Basilico. À cette occasion, nous avons demandé à Andrea Keen d’approfondir sa démarche en trois questions.
Comment et pourquoi t’es-tu lancé dans le projet "Fleuve" consacré à la vallée de la Seine ?
Quand je suis venue vivre en Normandie, à Elbeuf, je n’avais pas de projet spécifique. Je m’intéressais aux questions de paysage, à la manière dont un site était marqué par son histoire, par l’empreinte de l’activité humaine. Rapidement, la Seine m’est apparue comme un fil conducteur possible pour aborder les paysages de Normandie, décrire au moyen de la photographie une certaine réalité du territoire. Parallèlement, je me préoccupais de la nécessité de trouver des moyens pratiques me permettant de montrer beaucoup d’images sans être restreinte par les contraintes économiques des coûts de production, et de faire coïncider une pratique passant par la numérisation des négatifs avec le mode de présentation du travail, sans cependant renoncer à une forme physique des images. Après des années de travail à la chambre photographique, je voulais aussi faire un travail qui soit plus léger dans sa mise en œuvre, aussi bien le matériel de prises de vues que les tirages photographiques. C’est dans cette logique, qu’après avoir réalisé les premières photographies j’ai pensé qu’il fallait que la forme soit celle de bandes de papier imprimé, ce qui impliquait d’associer à chaque fois trois images, ces images se combinant avec d’autres. Cela me laissait une grande liberté, de pouvoir penser ce projet comme une multitude d’images qui pourraient rendre compte de la complexité du territoire et aussi de la multiplicité des approches possibles.
Les spécificités du territoire normand ont-elles transformé ta notion du paysage ?
Ce qui était intéressant pour moi ce n’était pas vraiment les spécificités du paysage normand, mais plutôt sa diversité. J’ai essayé de le regarder avec une certaine objectivité, de voir "ce qui était là", sans pour autant vouloir ni pouvoir éliminer de mon esprit les images de l’histoire de la représentation qui ont porté une certaine idée du paysage normand.
Ce qui était passionnant, c’était de pouvoir réunir différents aspects du paysage : agricole, industriel, urbain, touristique ou de loisirs, avec la végétation qui y était associée, et traversé de temps à autre par ses occupants, habitants, exploitants…
La variété des paysages le long du fleuve a orienté le projet et m’a ainsi amené à suivre le cours de la Seine depuis Conflans-Sainte-Honorine, au confluent avec l’Oise, jusqu’à l’estuaire, le parcours s’associant au passage des saisons tout au long de l’année. Je ne pensais pas à ce moment-là que ce travail aboutirait à un ensemble de plus de mille photographies et m’occuperait en fait pendant plusieurs années. Au départ, cela devait être quelque chose de relativement simple et rapide ; l’énormité du projet n’est apparue qu’après coup !...
Le pittoresque est-il toujours pour toi une notion d’actualité ?
Je ne suis pas certaine de bien savoir ce que ce terme peut recouvrir aujourd’hui, mais j’ai le sentiment que le paysage est, finalement, toujours pittoresque, c’est à dire qu’à partir du moment où l’on définit un espace comme paysage, il devient construit et image. En ce sens, bien entendu, le pittoresque semble être une notion d’actualité, mais aussi une notion largement dévoyée et détournée de son sens.
Elle renvoie, pour moi, à une pratique du paysage (de l'observation du paysage) qui était celle du 19e siècle, où il y avait une part d'émerveillement dans la contemplation. On peut également se référer au 18e siècle, et à l'idée de modeler le paysage de manière à en faire précisément un « tableau », pour mieux y opposer notre pratique actuelle du paysage, qui est une pratique de parc d'attraction, dans une logique d'exploitation du territoire, de toutes les manières possibles, afin de le rendre « rentable »…


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